"Manires de boire, manières de vivre : anthropologie de l'alcoolisation", Jean-Pierre CASTELAIN (Extrait)
Je travaille à l’hôpital du Havre et plus particulièrement en psychiatrie. Travaillant en psychiatrie, je ne vais pas développer comment sont perçues les personnes ayant des problèmes d’alcool dans les hôpitaux en général et en psychiatrie en particulier. A l’occasion d’un programme de recherche, un programme commun comme il en existait encore il y a quelques années, du Ministère de la santé, de l’INSERM et du CNRS, sur le thème "santé, maladie, société", les hasards de formation ont fait que j’avais été plusieurs fois sollicité dans les formations permanentes, continues, des médecins, des psychiatres, des éducateurs, qui me demandaient d’apporter un point de vue anthropologique sur l’alcoolisme car évidemment on ne parlait que d’alcoolisme. Une fois que j’avais sorti toutes les banalités, parfaitement vraies du reste, que la consommation d’alcool était évidente dans notre société, ritualisée, que boire de l’eau est suspect pour tout le monde, les anniversaires, la célébration des diplômes etc., le vin dans la Bible, le vin, le sang des travailleurs…Une fois qu’on avait dit toutes ces choses, en fait on n’allait pas très très loin, on rappelait des évidences tellement banales qu’une fois qu’on les avait dites on passait à autre chose, c’est-à-dire soigner l’alcoolique et entre les deux, rien.
C’est un peu en contrepoint de cette attitude que j’ai proposé un travail sur l’alcoolisation, c’est à dire au degré zéro, ce que j’ai dit en deux mots au début, en considérant une population donnée. Je ne vais pas entrer dans les détails, la sociologie, l’anthropologie, mais bon, ce qui m’intéressait c’était quelque chose de qualitatif, d’être avec un groupe de personnes pour voir d’aussi près que possible, éventuellement de l’intérieur comme on dit parfois, de voir ces comportements. Interroger les gens dans la rue : qu’est ce que vous avez bu depuis 4 heures et faire des statistiques là-dessus, c’est une autre démarche qui peut être intéressante mais ce n’était pas ce qui m’intéressait.
Donc, quelle population étudier, pourquoi ? Très vite je me suis intéressé aux dockers. D’origine je ne suis pas Havrais, je ne suis pas Normand, je débarquais dans cette ville et ce qui m’avait frappé, sans même savoir que je m’intéresserais à eux de près, c’était comment la population des Havrais dans cette ville désigne les dockers. Les dockers, et c’est encore vrai maintenant, sont des voleurs, des fainéants, des alcooliques, il y a encore quelques termes encore moins aimables qui viennent de temps en temps et souvent alcoolique revient en premier.
Donc, j’étais un peu attiré par cette population quand je cherchais qui… mon exotisme arrivant et voulant faire ce genre de travail, un travail au Havre, dans une ville que je ne connais pas, j’ai été attiré par les populations maritimes, portuaires…étudier les chauffeurs de bus, les employés de la SNCF, spécifiques cela peut se faire n’importe où, donc c’est vrai, j’étais plutôt orienté vers ces populations.