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- Source : www.scienceshumaines.com
Ce livre est le produit d’une plongée de longue durée – près de quinze ans d’enquête – dans les mondes de la toxicomanie. En croisant observations in situ (à Paris et en banlieue) et entretiens avec plus de deux cents toxicomanes, Patricia Bouhnik compose un tableau d’une richesse sans équivalent, qui permet de dépasser les débats opposant traditionnellement les tenants de la répression à ceux du soin. Le premier pari de l’auteur est de prendre au sérieux la vie et l’avis des personnes rencontrées, avec lesquelles elle a parfois effectué un petit bout de chemin.
Souvent tenus pour des parias irresponsables, les « camés »  échappent en fait aux poncifs habituels. On les dit hors du temps, traînards : à l’observation, leur emploi du temps est d’une densité surprenante. On les prétend marginaux : en fait, ils sont extrêmement intégrés, la cité étant pour eux l’espace de référence qui structure l’identité personnelle et qui les fournit en ressources (réseaux, aide à la surveillance…). On les taxe de velléité : ils font preuve en réalité d’une capacité à déployer de multiples stratégies – y compris lorsqu’ils se retrouvent en prison – pour affronter leur condition (troc pour obtenir une seringue, se faire reconnaître comme « toxico » afin de bénéficier de médicaments pour supporter le manque…).
Plus qu’une simple déconstruction, P. Bouhnik nous propose une anthropologie du monde des toxicos. Elle nous mène aux limites de l’intime de celles et ceux qui courent en permanence les risques de grands basculements (prison, sida, overdose…). Les pratiques du shoot, dont nul n’ignore les effets destructeurs, ne sont pas qu’affaire de subjectivité. Elles appellent des règles et des rites façonnés par du social, constat qui est une manière de convaincre que les « dépendants » ne sauraient être tenus pour seuls responsables de leur sort.
 En bref, conclut P. Bouhnik, les toxicos sont des personnes capables de construire des mondes de sens et d’action aux reliefs plus nets qu’on le croit souvent.
Michel Lallement
 

Voici une approche à la fois sociologique et ethnologique des toxicos du Nord parisien, ceux dont il est souvent question dans les médias ou dans les échanges attristés du travail social, ces utilisateurs dépendants du crack et de l’héroïne objets de stigmatisation sociale, de chasse répressive et de programmes d’accompagnements souvent plus liés aux représentations politiques, sociales et médicales qu’aux réalités des personnes.

Cette approche par les sciences sociales permet de montrer que ces toxicos sont des humains comme les autres avec leurs plaisirs, leurs quêtes, leurs passions, leurs fantômes aussi, leurs erreurs, leurs échecs. Voici la grande richesse de ce livre : montrer l’humanité des toxs, des défoncés, par une approche et une description neutres de leurs vies et pas simplement par une appellation politiquement correcte d’utilisateurs de toxiques.

Mais qui dit approche neutre ne dit pas enjolivement. La détresse, la déchéance, le vide, la mort sont présents en permanence dans les analyses et les récits. Si les personnes sont situées dans leur humanité, il s’agit bien de personnes en grande souffrance. Rien d’attirant dans le tableau, bien loin des descriptions et des représentations parfois si attirantes à l’égard d’une marginalité si belle. Une ethnologie et une sociologie du désespoir et de la peine, le goût n’étant qu’un lointain souvenir même s’il est toujours présent dans la fugacité de l’instant de la prise.

Reste la question de l’utilisation, de la fonction de ce livre pour les professionnels de l’accompagnement des toxicos. Il est évidemment utile pour qui veut questionner ce qu’il fait, ce qu’il sait et pense par le pas de côté qu’il propose par rapport au registre éducatif ou soignant. Il peut l’être également pour des jeunes professionnels en formation, qu’il s’agisse de formations sociales ou médicales, pour autant que sa lecture soit accompagnée par une personne d’expérience. Car on ne plonge pas ainsi dans le bain de l’extrême souffrance sans guide et sans garde pour soi-même, le risque étonnant et paradoxal de la fascination étant toujours possible. Mais alors, pour qui veut s’en emparer comme outil de formation, quel outil !

François Chobeaux et Pascal Courty

 
- Source : association nationale des visiteurs de prison
Ce livre de sociologie est issu d’une enquête de prés de quinze années menée par Patricia Bouhnik, maitre de conférence en sociologie à l’université d’Amiens.
 

L’auteure s’est intéressée, dans la période de la fin des années 1980 au début des années 2OOO, à une population de jeunes des quartiers populaires usagers de drogues. Son enquête de longue durée a été menée sur un mode ethnologique au travers de discussions avec des individus. De fait, l’essentiel de l’ouvrage est consacré à la description du mode de vie de cette population que l’usage de stupéfiants marginalise et conduit à la délinquance. Au travers des récits de leur vie, l’auteure dégage trois grands facteurs qui conduisent ces jeunes à l’usage des drogues : l’argent facile, la prise de risques et la fuite artificielle du quotidien. Elle date de la période du milieu des années 1980 l’arrivée massive de drogues dures type héroïne et cocaïne puis des produits médicamenteux et crack dans les banlieues. La drogue est l’objet de .trafic pour obtenir de l’argent puis de consommation pour échapper à la galère des jours puis de la délinquance pour financer la drogue. Le cheminement est toujours le même sur fonds de crise de la famille, d’échecs scolaires et rejet social. L’usage des drogues suivant un processus bien connu va accélérer la dégradation de l’individu avec à la même période l’arrivée du SIDA et son cortège de nouveau problèmes sociaux, de santé et de mort. Les individus se trouvent enfermé dans un système à part qui à ses règles, ses rites et son économie. Dans ce contexte, la prison apparaît comme un lieu de vie sinon un refuge quand elle devient espoir de guérison et d’échappatoire à la mort. Pour la plupart, héla, c’est à nouveau une illusion car en prison les problèmes personnels sont accentués, le rejet social plus violent encore de la part des surveillants et des non toxicos et la drogue est d’accès facile. Les visiteurs de prison le savent bien car il n’est pas difficile d’obtenir de la drogue en prison : il suffit d’avoir de l’argent ou d’être prêt à tout pour en avoir. Les soins proposés, au mieux, après de terribles et injustes souffrances des périodes de gardes à vue, sont uniquement des traitements de substitutions. Les visiteurs trouveront dans cet ouvrage maints récits de vie qu’ils entendent dans leurs visites et bien peu d’espoir. Ce n’est pas l’objectif du livre que de proposer des solutions mais il met bien en évidence l’échec patent de la pénalisation et son injustice évidente. Sa lecture permettra sans doute d’éclairer les visiteurs sur le monde des « toxicos ».

Philippe Lhermet.