"Le toxicomane et ses fantômes", Pascal HACHET (Extrait)
Certains patients présentent un ou plusieurs clivages du Moi, délimités à la suite d’expériences personnelles vécues avec une forte honte et dont les composantes verbales et non verbales n’ont, par conséquent, pas pu être élaborées.
Grâce à la jouissance "flashante" éprouvée lors d’une injection ou d’une inhalation d’héroïne, la dépendance à ce toxique vise ici à compenser sur le mode sensoriel la mise en crypte au sein du Moi d’un plaisir indicible partagé avec un objet d’amour, d’en fabriquer un équivalent psychique sans devoir se représenter et ressentir l’expérience correspondante, ou encore de compenser plus globalement une affectivité enterrée à la suite d’un deuil sévère. L’héroïnomanie représente alors l’émanation symptomatique même du clivage dans le Moi. Ces intoxications tendent à survenir puis à s’intensifier à certaines dates ou périodes calendaires précises : celles des commémorations anniversaires de l’expérience inélaborée. Ces addictions s’effectuent sur fond dépressif important. Au total, elles frappent le clinicien par leur brièveté, leur régularité et le contexte thymique particulier de leur surgissement.
Plus nombreux, et là nous entrons dans le vif du sujet, d’autres toxicomanes sont aux prises avec l’influence transgénérationnelle d’un traumatisme qui a clivé le Moi d’un ou de plusieurs membres de la génération parentale ou/et grand-parentale.
L’héroïnomanie permet alors d’alléger la tension pulsionnelle résultant du fonctionnement biscornu du psychisme que Nicolas ABRAHAM a conceptualisé sous le nom de " travail d’un fantôme dans l’inconscient". L’addiction efface provisoirement ce que la mission symbolisante vis à vis du trauma d’un autre a de douloureux pour le sujet dans ses effets anachroniques d’impulsivité et d’étrangeté.
D’après mon expérience, un même patient peut présenter deux fantômes psychiques, par exemple un en lignée maternelle et un autre en lignée paternelle, ou encore un fantôme en première génération et un autre en seconde génération. Plus rarement, la toxicomanie correspond au travail même du fantôme par lequel le sujet s’efforce inconsciemment de comprendre et guérir les drames familiaux : ainsi Giuseppe, en s’injectant de l’héroïne, soignait à son corps défendant (c’est vraiment le cas de le dire !) la souffrance psychique de ses parents, durablement endeuillés d’une aïeule guérisseuse qui fabriquait artisanalement et administrait des drogues médicinales.
Surtout, et là nous sommes en plein cœur de notre propos, la majorité des héroïnomanes semble présenter à la fois un clivage dans le Moi et un travail du fantôme développé sous l’influence psychique d’un ou de plusieurs secrets de famille. Le clivage du Moi est, ou bien concomitant avec le travail de fantôme, ou bien articulé avec ce dernier dont il résulte alors.