Unité de Recherches et de Formation sur les Drogues

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"Le phénomène nazi, la drogue et la dissolution de la fonction paternelle", Fernando GEBEROVICH  (Extrait)
 
 
Donc, ma thèse est la suivante : prenons Berlin en 1930-1940, Ibiza 1940-1990, je vais essayer de donner une hypothèse sur ce qui a explosé dans les rouages de la filiation.
En 50 ans d’intervalle, le phénomène nazi et la rave party, les cérémonies auto-ritualisées avec l’ecstasy, non pas comme lieu qu’il faut étudier en tant que chose en soi mais comme épure de quelque chose. Aussi bien le phénomène nazi que la rave party, représentent non pas des causes mais des épures inséparables et reliées structurellement. Des épures de quoi ? D’innormalité en gestation. Ils annoncent une innormalité, non pas une pathologie, la toxicomanie annonce une innormalité, comme les pratiques addictives d’une manière plus large. Une innormalité en gestation qui marque une rupture dans les rouages de la filiation et très clairement, même si maintenant ça devient une sorte de thème des magazines, qui indique une chose, une sorte de mise hors jeu radicale de ce qu’on appelle jusqu’à maintenant la fonction paternelle. Non pas une forclusion, une manœuvre, un évitement, mais l’abolition des rouages mêmes qui fondent la culture, les origines de la culture jusqu’à aujourd’hui, comme si on était en train de subir une sorte de mutation symbolique dont ces patients sont porteurs, à mon avis.

Ce que je vous dis est une hypothèse, ne me prenez pas encore pour un fou. Attendez la fin.
Entre le présent éternel du rail d’héroïne et l’éternité éphémère de l’ecstasy, entre ces deux totalités, notre époque apprend à quoi ? A une normalité faite d’un rêve Nietzschéen, rêver et savoir qu’on rêve. Réaliser quelque chose qui a à voir avec le fait d’agir un rêve, rêve qui est auto-engendré et qui ne doit rien aux générations d’avant. En but de quoi ? D’instituer à l’extrême de l’hétéro filiation, l’auto-filiation comme normalité. C’est, à mon avis, ce qui est en train de se passer.

Je continue, tant qu’il y a deux ou trois personnes encore…. La question est : sommes-nous encore parlés d’avance par la structure, par la métaphore, par le dire, par les tabous fondamentaux, dans l’après coup de la guerre au temps de l’ecstasy ? Et si ce n’était plus le cas, est- ce que la drogue et en particulier les "design drugs", tout ce qui est dessiné sur mesure et qui travaille justement sur la modification de la structure biologique et qui nous permet de faire des prothèses pour nous auto-modifier, est-ce que ces drogues là ont quelque chose à nous apprendre sur ce qui est en train de se disloquer, sur l’espèce d’effacement des tabous fondamentaux ?
On sait que les patients ont une possibilité totale de se projeter dans le temps. Je raconte toujours cette anecdote qui est qu’il y a 30 ans j’ai demandé à un patient : "qu’est ce que tu veux faire quand tu seras plus grand ?"; il me disait "docteur" et 10 ans plus tard "qu’est-ce que tu voudrais faire plus tard ?", "médecin sans frontière". L’accent était mis plus sur le fait d’agir ou bouger, être en mouvement et quand je pose la question maintenant, on me regarde comme si j’étais un demeuré…. "je ne sais pas moi, business man".

Il y a comme une sorte d’abîme totale entre le temps présent et le temps d’un idéal comme s’il n’y avait plus ni passé, ni avenir, y compris dans la formulation de ce qu’on voudrait être. C’est une question qui, elle-même, est incongrue. Voilà, on continue.